vendredi 13 janvier 2017

LÉNINE - Lettres d'un amant à sa maîtresse

Deux lettres peu connues de Lénine à sa maîtresse Inès Armand, traduites en français pour la première fois en 1950 et publiées en annexe de l'ouvrage La Femme et le communisme (Editions sociales - 1950).

On y apprend en particulier que la revendication (par la femme) de l'amour libre n'est pas une exigence prolétarienne, mais bourgeoise. Jeannette Vermeersch, madame Thorez à la ville, oublie de rappeler qu'Inès Armand était la maîtresse de Lénine.

C'est fort dommage parce que cela donne tout son sel à cette leçon de morale prolétarienne, sur le mode de 'faites ce que je dis puisque je ne dis pas ce que je fais'




I
17 janvier 1915. 
  Dear friend ! 
  Je vous prie de détailler davantage le plan de votre brochure. Sinon, trop de choses demeurent
  imprécises. 
  Je veux vous exprimer dès maintenant mon avis sur un point :
  Je vous conseille de supprimer le paragraphe 3 : « revendication (par la femme) de l'amour libre ». 
  C'est une exigence qui n'est pas prolétarienne, mais bourgeoise. 
  Qu'entendez-vous par là ? Que peut-on  entendre par là ? 
  1. Le fait qu'on se libère ainsi des calculs matériels (financiers) en amour ? 
  2. Des soucis matériels ? 
  3. Des préjugés religieux ? 
  4. Des interdictions paternelles ? 
  5. Des préjugés de la « société » ? 
  6. Du milieu mesquin (paysan, petit bourgeois, intellectuel bourgeois) ? 
  7. Des entraves de la loi, des tribunaux, de la police ? 
  8. Des suites sérieuses de l'amour ? 
  9. De la naissance d'enfants ? 
  10. Qu'il permet l'adultère ? etc. 
  J'ai énuméré beaucoup de points (pas tous). Vous n'envisagez pas, c'est certain, les points 8 à 10, mais les points 1 à 7, ou quelque chose d'approchant les points 1 à 7. 
  Mais pour les points 1 à 7, il faut choisir une autre formule, car l'amour libre ne répond pas exactement à cet ordre de préoccupations. 
  Le public, le lecteur de la brochure comprendront inévitablement  par « amour libre » quelque chose dans le genre des points 8 à 10, même si vous ne le voulez pas. 
  Parce que dans la société actuelle les classes les plus bavardes, les plus bruyantes, les plus « en vue » comprennent par amour libre les points 8 à 10, cette exigence n'est pas prolétarienne, mais bourgeoise. 
  Pour le prolétariat, les points les plus importants sont les points 1 et 2, puis les points 3 à 7, mais ce n'est pas à proprement parler « l'amour libre ». 
  Il ne s'agit pas de ce que « vous voulez comprendre » subjectivement  par cela. Il s'agit de la logique objective  des rapports de classe en amour. 
  Friendly shake hands ! 

 II

  24 janvier 1915. 
  Chère amie ! 
  Je m'excuse du retard que je mets à vous répondre ; je roulais le faire hier, on m'a retenu et je n'ai pas eu le temps de vous écrire. 
  En ce qui concerne le plan de la brochure, j'ai trouvé que « l'exigence de l'amour libre » est imprécise et qu'indépendamment de votre volonté et de votre désir (je l'ai souligné en disant : il s'agit des rapports objectifs de classe et non de vos désirs subjectifs) elle apparaîtra dans les conditions sociales actuelles comme une exigence bourgeoise, et non prolétarienne. 
  Vous n'êtes pas d'accord. 
  Bien. Examinons l'affaire une fois encore. 
  Pour préciser, j'ai énuméré dix interprétations possibles (et inévitables dans les conditions de la lutte des classes), et j'ai fait la remarque que les interprétations 1 à 7 seront, à mon avis, typiques ou caractéristiques pour les ouvrières, et les interprétations 8 à 10 typiques pour les bourgeoises. 
  Si on le nie, il faut montrer :
  1° Que ces interprétations sont fausses (alors il faut les remplacer par d'autres ou rejeter celles qui sont fausses) ; 
  2° Ou incomplètes (alors les compléter) ; 
  3° Ou qu'elles ne se divisent pas en interprétations prolétarienne et bourgeoise. 
  Vous ne faites rien de cela. 
  Vous ne touchez pas les points 1 à 7. Donc vous en reconnaissez (en général) la justesse ? Ce que vous écrivez de la prostitution des ouvrières et de leur dépendance : « impossibilité de dire non rentre tout-à-fait dans les points 1 à 7. Il n'y a là-dessus absolument aucun désaccord entre nous. 
  Vous ne contestez pas non plus que c'est une interprétation prolétarienne. 
  Restent les points 8 à 10. 
  Vous ne les « comprenez pas tout-à-fait » et vous « objectez » : « Je ne comprends pas comment on peut (ce sont vos mots) identifier (!!??) l'amour libre » avec le point 10. 
  Il ressort que « j'identifie », et vous vous apprêtez à me tancer vertement et à m'écraser. 
  Qu'est-ce à dire ? 
  Les bourgeoises  comprennent par amour libre les points 8 à 10, voilà ma thèse. 
  Le niez-vous ? Dites ce que les dames bourgeoises  comprennent par amour libre ? 
  Vous ne le dites pas. Est-ce que la littérature et la vie ne prouvent  pas que les bourgeoises le comprennent justement ainsi ? Elles le prouvent ! Vous le reconnaissez par votre silence. Du moment qu'il en est ainsi, cela provient de leur situation de classe : le « réfuter » est impossible et naïf. 
  Il faut clairement s'en délimiter, leur opposer le point de vue prolétarien. Il faut prendre en considération ce fait objectif que sans cela elles extrairont de votre brochure ces passages, les interpréteront à leur manière, feront en sorte que votre brochure apporte de l'eau à leur moulin, dénatureront vos pensées devant les ouvriers, sèmeront la confusion dans leur esprit (en éveillant chez eux la crainte que vous leur apportez des idées qui leur sont étrangères). Elles ont pour cela une masse de journaux, etc…
  Et vous, abandonnant complètement le point de vue objectif et de classe, vous passez à « l'attaque » contre moi, m'accusant « d'identifier » l'amour libre avec les points 8 à 10. Merveilleux, vraiment merveilleux... 
« Même la passion passagère, la liaison passagère » est « plus poétique et plus pure » que « les baisers sans amour » échangés couramment entre mari et femme. Vous l'écrivez. Et vous vous apprêtez à l'écrire dans votre brochure. Fort bien. 
  Cette opposition est-elle logique ? Les baisers sans amour que le mari et la femme échangent par habitude sont impurs.  D'accord. A quoi voudriez-vous les opposer ? A un baiser plein d'amour, semble-t-il ? Non, vous les opposez à la « passion » (pourquoi pas l'amour ?) « passagère » (pourquoi passagère ?). Il s'ensuit logiquement que ces baisers sans amour (puisque passager) s'opposent aux baisers sans amour échangés par le mari et la femme... Etrange ! Dans une brochure populaire, ne vaudrait-il pas mieux opposer le mariage sale et bas sans amour (voir les points 6 ou 5 chez moi) au mariage prolétarien avec amour (en ajoutant, si vous le voulez absolument,  que la liaison-passion passagère peut être ou sale ou pure). Vous opposez non pas des types de classe, mais des cas, qui peuvent, certes, se produire. Mais s'agit-il de cas ? Si on prend pour thème le cas individuel de baisers impurs dans le mariage et de baisers purs dans une liaison passagère, on peut développer ce thème dans un roman (car dans un roman il s'agit de descriptions d'individus,  d'analyse des caractères,  de psychologie de types donnés. ) Mais dans une brochure ? 
  Vous avez très bien compris ma pensée au sujet de la citation de Key 1, qui ne convient pas, en disant qu'il est « stupide » d'assumer le rôle de « professeur ès amour ». [Ellen Key, femme de lettres suédoise (1849-1926), qui défendit la cause des ouvriers et de la femme.] Certes. Et d'assumer le rôle de professeur ès amour passager ? 
  Je ne veux pas faire de polémique. J'aurais voulu ne pas écrire cette lettre et attendre notre prochain entretien. Mais je désire que la brochure soit bonne, que personne ne puisse en tirer des phrases désagréables pour vous (une seule phrase a parfois l'effet d'une cuiller de goudron), que personne ne puisse vous faire dire ce que vous n'avez pas voulu dire. Je suis sûr que ce que vous avez écrit, vous l'avez écrit « sans le vouloir », et je vous envoie cette lettre seulement pour que vous examiniez plus à fond votre plan d'après mes observations, ce qui vaut mieux qu'à la suite d'un entretien. Le plan est une chose très importante. 
  Ne connaissez-vous pas une socialiste française ? Traduisez-lui (comme si c'était traduit de l'anglais) mes points 1 à 10 et vos remarques sur l'amour « passager », etc... Regardez-la, écoutez-la attentivement : c'est une petite expérience pour savoir ce que diront des personnes du dehors,  quelles seront leurs impressions, ce qu'elles attendent de la brochure. 
  Je vous serre la main et vous souhaite de moins souffrir de vos migraines et de vous rétablir au plus vite. 

  Lénine  : Deux lettres à Inès Armand, des 17 et 24 janvier 1915, publiées dans la revue : Le Bolchevik, juillet 1939, n° 13, p. 58-62. 

Quelques temps plus tard, Lénine mettra fin au débat : "Est-ce le moment de savoir comment l'on aime et comment l'on doit être aimé ? Toutes les pensées des camarades, des femmes du peuple travailleur doivent être dirigées vers la Révolution prolétarienne."
Lénine a sifflé la fin de la récréation libertine !

4 commentaires:

  1. Il est très judicieux de ressortir cette prise de position de cette pourriture de Jeannette Vermeersch.
    À ce sujet on peut rappeler aussi que le seul qui pouffait et rougissait quand Kollontaï recevait un de "ses marins" était le très "complexe"*** Joseph.
    ***tordu

    RépondreSupprimer
  2. Je me rappelle avoir lu ___ ailleurs je ne sais plus***___ que Vladimir n'avait jamais regardé ce qu'il y avait dans son assiette. La bouffe que sa femme lui concoctait était infecte....
    *** sans doute "Ma Vie"

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Peut-être une vengeance de femme trompée ?

      Supprimer

D'avance, merci de votre participation !