mercredi 14 mars 2018

Rouen 1896 : Le village noir du Champ de Mars

Rouen - 1896
De mai à mi-octobre 1896, une Exposition Nationale et Coloniale est organisée à Rouen. Sa grande attraction est un village reconstitué où vivent 120 Africains amenés par les frères Barbier. Plus de 600 000 visiteurs se presseront dans ce qui était présenté comme une exposition ethnographique. Parmi eux, Jean Lorrain et Octave Uzanne feront le déplacement depuis Paris jusqu'à ce zoo humain.




Mercredi 8 juillet. Le long des murailles en pisé des ombres bleuâtres accroupies; des grains de corail, d'ambre et des grisgris luisent ça et là sur des poitrines plates et des cous d'ébène; dans les faces obscures, trois clartés, l'émail de deux yeux et le rose des gencives, d'un rose humide d'intérieur de figue fraiche; des bruits de tam-tam, des ronflements de tambourin avec de temps à autre le rire aigu d'un fifre, dans la nuit chaude des relents de musc et de laitage aigre : le village noir du Champ de Mars, le campement des Soudanais et des Malgaches établis avenue de La Bourdonnais.

Rouen - 1896


Enroulées dans des cotonnades bleues, les jeunes femmes ont une grâce amicale, une familiarité de jeune singe, assez curieuses et le dessin de la poitrine des vierges est à la fois hardi et chaste. Octave Uzanne, que j'accompagne, sort des dessous des étoffes et par trois fois m'élève à la hauteur de l'oeil des bras fins et ronds cerclés de bracelets de bois noir, qui sont de véritables objets d'art; la jeune négresse, qui se laisse faire, découvre des dents de cannibale, blanches et dures dans un visage d'enfant malicieux; mais la marmaille qui grouille autour de nous, odieusement quémandeuse et apprivoisée, a vraiment par trop d'audace. Un tas de petites pattes gluantes et froides se colle dans votre main; des doigts fureteurs vous pénètrent et vous palpent, et depuis les tout petits, ceux qui, tout nus, le nombril à l'air et la bouche barbouillée de couscous, titubent sur leurs jambes trop grêles, jusqu'aux adolescents drapés dans des gandouras d'azur et d'une câlinerie équivoque, avec la manie de se frôler à vous, tous, mâles et femelles, vous entourent, vous poursuivent, vous assaillent et vous harcèlent des mêmes mains tendues, agrippeuses et caressantes, du même sourire prometteur et de la même oeillade mi-implorante et mi-obscène, "Deux sous monsieur, deux sous, toi bien gentil, moi aimerai toi."

Rouen - 1996


Les guerriers, Piédos, qui jouent infatigablement aux dés, toute la journée et la moitié de la nuit, attablés au café soudanais, abandonnent leurs parties pour vous demander du même ton enfantin et lascif, de solder leurs pertes de jeu; et, dans les ruelles de village, des vieux spectres à mamelles pendantes se lèvent tout à coup du banc où elles allaitaient des espèces de crapauds noirs, pour vous dire, à la façon des sorcières de Fife, saluant Macbeth dans la bruyère : "deux sous, monsieur, tu seras roi." Et l'odeur du nègre, un relent de beurre salé et de poivre, monte plus écoeurante dans la nuit d'orage; une lune de féérie, un croissant d'acier bleui, brille étrangement au-dessus des palmiers desséchés et des toits de roseaux. Sur la place, plus éclairée, des musiques et des danses; des nègres pantalonnés de blanc, en bras de chemise et coiffés de larges panamas enrubannés de rose, trépignent avec des cris de joie une bamboula hilare : ce sont des Malgaches d'allures et de gestes, très nègres de la Case de l'Oncle Tom.

"Deux sous, Matame, moi aimerai toi." C'est un nègre, un Tiédos, celui-là, et ma foi bien planté, qui poursuit et obsède Mlle Margot de Gevaerts, une blanche apparition de batiste et de moire aventurée dans les cotonnades et les puanteurs du village noir.

Jean Lorrain, sous le pseudonyme de Raitif de la Bretonne - Pall-Mall Semaine, publié dans Le Journal du 14 juillet 1896.


Rouen - 1896

Petite bibliographie aléatoire :
Sur Gallica, un numéro du Journal de l'exposition nationale et coloniale de Rouen avec, en particulier, un reportage de Catulle Blée sur le Village Nègre.
Un article paru dans Paris-Normandie à propos d'une exposition contemporaine.
Une conférence de Gustave Le Bon au moment de la présentation d'un groupe de Fuégiens au Jardin d'Acclimatation de Paris (1881)



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