jeudi 8 février 2018

Le violon, cet instrument de torture !

A moins d'être aussi sourd que Charles Maurras, tout le monde a déjà subi cette torture au moins une fois dans sa vie : Un apprenti violoniste qui martyrise son instrument.
En Alsace, jusqu'en 1678, on pouvait être condamné à jouer du violon pour le plus grand bonheur des badauds.




CONSEIL SOUVERAIN D'ALSACE. Audience du 18 juin 1678. 

 Du goût des Alsaciens pour le violon au 17ème siècle. — Abus et suppression de cet instrument.

La musique a de tout temps fait les délices des Alsaciens; aussi, dans le seul but de lui témoigner leur reconnaissance, ont-ils donné le nom de Geig ou violon à un instrument qui, durant de longues années, fut singulièrement goûté dans toute l'étendue de la province d'Alsace. Il n'était nullement nécessaire de mériter la corde pour avoir droit au violon : pour la moindre incartade, pour tapage nocturne, injure verbale, libertinage, on s'empressait de vous mettre au violon et si, l'instrument à la main, vous aviez l'air d'en jouer, vous éprouviez des sensations qui n'avaient rien de musical.

Ce qu'on admettra sans discussion quand on saura que le violon était une sorte de carcan qui, par un bout, prenait son homme à la gorge, et par l'autre lui maintenait le bras dans la position d'un artiste qui joue du violon. Le patient restait dans cette attitude pendant une heure, deux heures, trois heures et plus, selon la gravité de l'infraction. Ordinairement l'exécution était publique, et les amateurs de violon accouraient en foule pour juger de la force du violoniste.

Le violon métallique de la Tour des Voleurs de Riquewihr (photo de Joël Durand)


Le violon fut à la mode jusqu'en l'année 1678; on en jouait sur tous les points de l'Alsace ; mais si le violon avait ses partisans, il avait aussi ses détracteurs, qui organisèrent contre leur ennemi un concert de réclamations, en prétendant qu'on abusait de cet instrument, et qu'on l'appliquait aux infractions les plus légères. Les anti-violonistes finirent par l'emporter; le Conseil souverain d'Alsace prononça la suppression du violon dans les circonstances suivantes :

Une dame Blinderine, veuve Pilot, de Riedisheim, s'étant laissée aller à quelque intempérance de langage contre le fils d'un Sr Haffner se disant bailli de la seigneurie de Brunstatt, fut poursuivie par celui-ci et condamnée à subir publiquement, pendant deux heures, la peine du violon.

Elle émit appel de cette sentence, qui, à la date du 18 juin 1678, fut déférée au Conseil souverain.

Me Hugin, avocat de l'appelante, soutient que la peine appliquée par le bailli, peine infamante au suprême degré, est hors de proportion avec l'infraction commise: quelques injures proférées contre le fils du bailli ne méritent pas un semblable châtiment qui avait déshonoré celle qui l'avait subi. L'avocat conclut en conséquence à ce que le Sr Haffner soit condamné à faire à l'appelante réparation honorable pour lui avoir infligé la peine du violon, et à lui payer 500 livres de dommages- intérêts.

Me Klinglin dit, pour l'intimé, que la femme Blinderine a scandalisé tout le village par ses blasphèmes; qu'elle est de la plus mauvaise et de la plus fâcheuse humeur; qu'elle médit même de la justice à laquelle elle a déclaré hautement qu'elle n'obéirait jamais; qu'elle a des injures pour tout le monde et que personne ne peut éviter les coups de langue que cette méchante femme porte à droite et à gauche ; que d'ailleurs le violon est le châtiment ordinaire consacré en Alsace à ce genre d'infractions.

M. Favier, avocat du Roi, fait observer que le violon est un supplice de création tout alsacienne ; qu'il est complètement inconnu dans les autres provinces de la France et que les ordonnances, auxquelles les tribunaux doivent se conformer pour la répression des méfaits, n'en parlent point et ne punissent les injures verbales que d'une somme de dommages-intérêts proportionnée à la qualité de l'injure, de la personne qui injurie et de la personne qui est injuriée. Ainsi donc, continue M. l'avocat du Roi, si l'appelante a blasphémé, il fallait la châtier dans les formes ; si sa langue a débordé et attaqué l'honneur de son prochain, il fallait la condamner à des dommages-intérêts ; or rien ne prouve qu'elle a blasphémé et il est inouï de dire qu'une femme blasphème : le sexe est assez sujet à d'autres faiblesses ; restent les injures proférées, pour la répression desquelles le juge ne pouvait en aucun cas, en supposant qu'elles fussent prouvées, prononcer la peine infamante du violon.

M. Favier termina en requérant une condamnation de 100 livres prononcée au profit de l'appelante contre le bailli, son interdiction de l'exercice de ses fonctions pendant trois mois, et la suppression, en Alsace, de la peine du violon.

Le Conseil souverain , statuant conformément à ces réquisitions, condamna le bailli en 50 livres de dommages-intérêts, l'interdit pendant trois mois, et fit défenses à tous les juges du ressort de se servir dorénavant de l'instrument appelé le violon, pour la punition des crimes qui mériteront châtiment.

Compte-rendu publié dans la Petite gazette des tribunaux criminels et correctionnels d'Alsace (Colmar, 1860)


Violon en bois de la Tour des Voleurs de Riquewihr (Photo de Joël Durand)

Petite Bibliographie aléatoire :
La tour des voleurs à Riquewihr et ses instruments de torture.
La version amplifiée du violon, ça doit être encore pire qu'un violon ordinaire.
La Petite gazette des tribunaux criminels et correctionnels d'Alsace chez Gallica.



3 commentaires:

  1. Une question reste à trancher .
    L'expression "finir la nuit au violon " dérive-t-elle de cet instrument?.

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  2. Il y a peut-être quelques explications dans ce papier très savant de la revueRomania
    Faudra que je vérifie !

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    Réponses
    1. Je viens de trouver ça
      Jouer du violon = scier ses fers.
      => delà on peut penser que l'évolution s'est faite vers scier ses barreaux => idée de s'évader puis par métonymie => prison....
      mais ......
      j'ai une autre idée
      archers ( flics)
      => archet du violon
      Chez les archers => au violon....
      .....
      Mais ....
      Je vais chercher
      .........
      longtemps après.
      .
      Mettre en pénitence

      Autrefois on disait : mettre au psaltérion. Le psaltérion était aussi un instrument à cordes dont on jouait avec un archet ; mais ce n’est pas avec cette signification qu’il était employé dans l’expression qui nous occupe : psaltérion signifiait là psautier. « Mettre au psaltérion, c’était donc mettre au psautier, mettre en pénitence, en un lieu où l’on a le temps de méditer, et de se repentir, et de réciter une sept-saumes, sans risque de se voir interrompu...

      Génin explique que « le peuple, dans son humeur gauloise, profita de l’équivoque, et, voyant le psaltérion passé de mode, y substitua le violon, qui était devenu le roi des instruments. Au lieu de dire mettre au psaltérion, il dit mettre au violon et le calembour fut sauvé. »

      .
      finir au violon

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