(...) L’enthousiasme du début a été magnifique, l’esprit de sacrifice, l’oubli des dissensions a été une révélation, une consolation. Mais ce qui m’a choqué dès le mois d’août c’est ce genre de patriotisme affiché dans la presse et bien porté chez les littérateurs, les politiciens et en général, dans le gros public. Tandis que les poilus faisaient de l’héroïsme quotidien et sans phrases, les civils ne voulurent pas demeurer en reste et ils firent du patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire. Mais notre littérature avait oublié ce genre qui fleurit jadis aux époques héroïques, ce genre qu’est le patriotisme simple, sincère, direct du cœur à la plume ou à la bouche. On s’évertua, on força l’inspiration et le journaliste blasé crut qu’il pouvait se muer en Tyrtée du jour au lendemain. Le résultat fut piteux et même désastreux. On empoisonna le public de la drogue concoctée dans les bureaux de rédaction. Ce que je reproche à ce patriotisme de « l’arrière » c’est tout ce qu’il y a de faux dans son expression, quelque sincère que soit sa source. Il est fondé sur le dédain de l’adversaire : le Boche ? Peuh ! Ça ne compte pas, on n’a qu’à souffler dessus et ça se volatilise. Par définition le Boche est un froussard et un imbécile. On pose en principe que ses 77 n’éclatent jamais et que ses grosses marmites sont inoffensives. Quant à la baïonnette chacun sait que c’est l’arme française, le Boche ne l’emploie jamais et il suffit qu’il en voie briller une pour que son cœur se fonde et qu’il se rende. Anecdote à l’appui : une tranchée entière s’est rendue à la vue de « Rosalie » qu’un unique zouave brandissait. Un journal très sérieux l’Information annonce gravement que les Boches désormais à court de métaux, ont leurs obus en fonte et remplis de cailloux ! Eh bien, ma pauvre Alice, tout cela est bête à faire pleurer ; c’est bête et criminel. C’est bon pour nous conduire à l’abîme.