mardi 3 mai 2016

FRANCOIS VILLON, le truand sublime (Anne Bernet)




Avant de se lancer dans sa longue carrière de faussaire de l'histoire, Robert Faurisson tenta sa chance (sans grand succès) dans les milieux de la dissidence littéraire et germanopratine, comme Ufoman le rappelle dans un de ses billets.

Robert Faurisson (faussaire de l'histoire) s'était aperçu que des textes connus faisaient l'objet de graves contresens. D'où sa savoureuse et consternante traduction-interprétation de ce vers de François Villon :

« Mais où sont les neiges d’antan ? » (dans la « Ballade » dite « des dames du temps jadis »).[Mais, sans aller chercher si loin en matière de blanches beautés disparues, où sont, tout simplement, passées les neiges de l’an dernier ?].(Robert Faurisson - Mon révisionnisme littéraire - 2002).

A propos de Baudelaire, je ne peux pas résister au plaisir de citer cette analyse du négationniste littéraire   :
"Toujours Baudelaire : Les Fleurs du mal. Que veut dire au juste ce titre ? A cette question, on ne pourra normalement répondre qu’après avoir attentivement lu, dans l’ordre de leur apparition, les 126 poèmes du recueil ; chaque poème sera résumé en quelques mots ; chaque résumé devra se raccorder au résumé précédent et le résumé final sera le résumé des 126 résumés successifs" (idem)

Même Sollers et Kristeva dans leurs délires post-maoïstes n'ont pas osé de telles inepties...




Heureusement qu'il n'y a pas que Robert Faurisson  ! J'ai retrouvé cette analyse d'Anne Bernet...



C’était à "La Pomme de pin", ou dans quelque autre taverne louche, au fin fond d’une ruelle mal famée du Quartier latin. Comme chaque soir que Dieu faisait, une bagarre couvait dans l’établissement.
Rien d’étonnant à cela, vu la clientèle : des ribaudes, comme "la grosse Margot" ; des truands qui jouaient aux dés en préparant leur prochaine truanderie ; des bourgeois, voire des prêtres, venus s’encanailler ; et des golards, beaucoup de golards, ces garçons qui, leurs diplômes en poche, au lieu de s’établir, ne se résolvaient pas à quitter le Quartier, les copains et les filles et qui vivotaient d’activités plus ou moins avouables...
Depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, François des Loges de Montcorbier était des leurs. Malgré ce nom alambiqué, François n’était point noble et n’y prétendait pas. Il le disait sans regret : « Pauvre je suis de ma jeunesse / De pauvre et de petite extrace / Mon père n’eut oncques grande richesse ».

Une condamnation infâmante
Il était « né de Paris auprès Pontoise », plaisanterie dont il raffolait, autant que de la capitale, en 1431 ou 1432 ; en tout cas, c’était à l’époque de « Jeanne, la bonne Lorraine, qu’Anglais brûlèrent à Rouen ». Vingt ans avaient passé, au moins, depuis le drame de la place du Vieux Marché. François avait eu de la chance ; il était intelligent, brillant même. Un chanoine de Saint-Benoit-le-Bétourné, le sieur Guillaume de Villon, s’était intéressé à lui, lui avait offert des études. Proposition inespérée pour le fils d’un artisan parisien disparu prématurément... François avait sauté sur l’aubaine.
D’abord, il avait travaillé comme un forcené. A vingt-et-un ans, il était maître ès arts. S’il continuait ainsi, il serait un jour maître en théologie, le grade suprême de l’université... Maître François de Villon, puisqu’il avait adopté le nom de son bienfaiteur... Quel bel avenir pour lui alors !
Et puis, quelque chose était venu se mettre en travers des plans de carrière de François... Quoi ? Un chagrin d’amour, peut-être... Il s’était épris d’une coquette qui l’avait bien possédé. Avait-il vraiment été jusqu’à insulter la belle, jusqu’à la maudire ? La demoiselle et ses parents avaient-ils vraiment obtenu contre le galant éconduit une condamnation infamante : le fouet en place publique ? François s’en vantait maintenant, mais c’était à "La Pomme de pin", ou dans quelque autre honteux bordeau, en lutinant la grosse Margot, ou l’une de ces filles de joie qui ne rebutaient personne pourvu qu’on les payât... Il avait déserté les bancs de la faculté pour les tables de cabaret : « Bien sage si j’eusse étudié / Au temps de ma jeunesse folle / Et à bonnes moeurs dédié / Comme fait le mauvais enfant. / En écrivant cette parole / A peu que le coeur ne me fend... »

Villon entrait dans la légende
En ce soir de 1453 ou 1454, le coeur de François ne se fendait nullement en songeant à sa paresse et à ses débauches.
D’ailleurs, le bachelier était saoul. Assis à côté de lui, Philippe Sermoise ne l’était pas moins. C’était un clerc, pourtant... L’habit ne fait pas le moine ; Sermoise ne devait se sentir homme d’Eglise que lorsque cela l’arrangeait.
Lequel des deux ivrognes avait déclenché la querelle ? Comment le savoir ?
Soudain, les propos étaient montés ; l’instant d’après, les lames des couteaux brillaient à la flamme des bougies... François maniait mieux le surin que son adversaire ; Sermoise s’était écroulé, baignant dans son sang, mort.

Torturé, condamné à mort et gracié de justesse...
Eperdu, Villon avait pris la fuite. Il devinait qu’il avait tout gâché ; il ne savait pas qu’il entrait dans la légende.
François des Loges de Montcorbier, dit Villon, tiendrait-il pareille place dans notre littérature s’il avait sagement poursuivi ses études ?
Probablement pas. S’il eût jamais rimé une pièce ou une ballade, c’eût été quelque laborieuse allégorie à la mode de son temps, ou la louange payante d’un grand seigneur. Œuvrettes de circonstance dont il eût été le premier à sentir le vide.’
François Villon assassin, François Villon accusé d’avoir participé au cambriolage du collège de Navarre, vol qui avait rapporté cinq cents écus d’or à ses auteurs, François Villon dix fois mis en prison, torturé, condamné à mort, gracié de justesse, valait sans doute à peine la corde pour le pendre. Mais, dans son cachot, songeant à ce qui l’attendait, ce mauvais garçon, outre qu’il révélerait ses bons côtés, et il en avait, se dépouillerait de tous les artifices littéraires pour n’être qu’un poète, un très grand poète.
Et pour cause ! Fasciné, épouvanté, l’acceptant comme le seul rachat qui lui était encore permis, et comme la promesse d’une autre vie, plus heureuse car à jamais délivrée du péché, Villon, jour après jour, de poésie en poésie, avec le talent d’un prophète halluciné, allait désormais décliner le plus terrible "Memento mori" non seulement de son siècle et d’une société donnée, mais de toute l’humanité mortelle.

Il salue le petit peuple parisien
Toute sa vie, Villon se sera tenu au confluent de trois mondes : celui des petites gens de Paris parmi lesquelles il est né, qu’il connaît admirablement bien et qu’il chérit ; celui des larrons, bons ou mauvais, pour lesquels il criera désespérément miséricorde ; et celui des Princes, ces princes tout-puissants qui, toujours, séduits malgré eux, le tireront d’affaire, l’aideront et à qui il vouera une totale gratitude.
Les spécialistes ont épilogué sur les origines provinciales de François : sa famille venait-elle du Bourbonnais, du Maine, de l’Anjou, dit Poitou ? Question sans réponse et sans intérêt véritable.
Si François de Montcorbier avait des attaches dans l’ouest ou le centre-ouest, François Villon ne sera jamais qu’un Parisien. Dans le Petit testament, dans les conseils de la Belle Haumière aux jeunes filles galantes, c’est le petit peuple parisien, nettement identifié, qu’il salue : marchands, artisans, gens de loi dont il eut à regretter de les avoir fréquentés de trop près, femmes de petite ou de moyenne vertu, honnêtes commerçantes qui devaient ressembler à sa mère, il les évoque tous, avec un humour qui n’est pas dénué de tendresse.

Mais où sont les neiges d’antan ?
Il peut aussi bien en rire doucement - « Prince, aux dames parisiennes / De bien parler, donnez le prix / Quoi qu’on dise des Italiennes / Il n’est bon bec que de Paris ! » - que les plaindre. Avec quelle compassion il évoque la Belle Haumière fanée, qui se perdit « pour un rusé garçon ». « Que m’en reste-t-il ? Honte et péché ! / Or, il est mort passé trente ans / Et je remaine, vieille et chenue ».
Le beau monde, il la connu aussi : « Où sont les gracieux galants / Que je suivais au temps jadis / Si bien chantants, si bien parlants / Si plaisants en faits et en dits. / Les uns sont morts et roidis / D’eux n’est-il plus rien maintenant / Répit ils aient en paradis ! [...] Et les autres mendient tout nus / Et pain ne voient qu’aux fenêtres. / Les autres sont entrés au cloître / De célestins et de chartreux... »
Il a connu tout cela, et la protection de Charles d’Orléans, le prince poète, et celle du duc de Bourbon, et même celle de Louis XI. Tous ces puissants sont-ils, finalement, plus heureux que le pauvre Villon ? « Mais où sont, de Constantinople / L’empereur aux poings dorés / Ou de France, le roi très noble /Sur tous autres rois décorés / Qui pour le grand Dieu adoré / Bâtit églises et couvents ? / Sur son temps, il fut honoré. / Autant en emporte le vent... » « Pareillement où est la Reine... ? » « Mais où sont les neiges d’antan ? »

Les portes du royaume
Sont-ils mieux partagés, les princes de ce monde, sous leur gisant de marbre, sont-ils plus beaux à voir que ces pendus au gibet de Montfaucon ? « La pluie nous a débués et lavés / Et le soleil desséchés et noircis / Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavé / Et arraché la barbe et les sourcils ». Alors, sur toute l’humanité misérable, Villon appelle, supplie que vienne la grâce du Juge suprême et le secours de l’Avocate par excellence : « Dame du ciel, régente terrienne / Emperière des infernaux paluds / Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse / Sont trop plus grands que ne suis pécheresse / [...] En cette foi, je veux vivre et mourir ».
Villon truand, oui... Mais n’est-ce pas à un truand repenti que le Christ ouvrit toutes grandes les portes du Royaume ?

Credit : Le Libre journal de la France courtoise - N°5 - Juin 1993

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